
- 4 juin : Léon Blum constitue officiellement son cabinet. Pour la première fois de l'histoire, un socialiste accède à la Présidence du conseil. Parmi les radicaux, Edouard Daladier est ministre de la Défense nationale, Yvon Delbos, ministre des Affaires étrangères, Jean Zay, ministre de l'Education nationale. Parmi les socialistes, Vincent Auriol est ministre des Finances, Roger Salengro, ministre de l'Intérieur... Première historique, ce gouvernement comporte un Sous-secrétaire d'Etat aux Sports et à l'Organisation des loisirs, confié au socialiste Léo Lagrange. Autre nouveauté, trois femmes entrent au gouvernement, alors qu'en 1936 elles ne disposent pas encore du droit de vote. Il s'agit de Suzanne Lacore, Sous-secrétaire d'Etat à l'Enfance, Irène Joliot-Curie à la Recherche, et Cécile Brunschvicg à l'Education. Les communistes refusent de participer au gouvernement. "Les communistes exerceront en dehors une sorte de ministère des masses", comme l'affirme alors Paul Vaillant-Couturier au nom du PC.
- 6 juin : Léon Blum présente son gouvernement devant la Chambre et obtient l'investiture des députés. Il déclare : "Nous avons l'ardent désir que les premiers résultats des mesures que nous allons mettre en oeuvre avec votre collaboration se fassent promptement sentir. Nous n'en attendons pas seulement l'apaisement des misères présentes dont nous nous sentons, comme vous tous, étroitement solidaires. Nous espérons ranimer jusque dans la profondeur de la nation sa foi en elle-même, dans son avenir, dans son destin. [...] La fidélité à nos engagements, telle sera notre règle. Le bien public, tel sera notre but."
- Dans la nuit du 7 au 8 juin : Le patronat et la CGT signent, après arbitrage du gouvernement, les accords de Matignon. Le droit syndical est reconnu dans toutes les entreprises. Des délégués syndicaux seront élus dans les établissements de plus de dix salariés. Des hausses de salaires de 7% à 15% sont accordées. Ces accords reconnaissent partout la légitimité de l'action de syndicats placés sur le même plan que le patronat. Par les hausses de salaires une première réponse à la crise est apportée. Au lendemain de leur signature, le travail reprend progressivement dans les entreprises françaises. La Parti Communiste invite ses militants à accélérer cette reprise du travail. Ainsi Maurice Thorez déclare : "Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue". Tout au long du conflit social, le gouvernement a recherché la conciliation et refusé de prendre des mesures de maintien de l'ordre contre les grévistes, comme le demandait la droite. "Ainsi s'achève sans une goutte de sang, le plus formidable conflit social qu'ai connu la République", conclut Roger Salengro ministre de l'Intérieur.
- 11 et 12 juin : Le parlement vote les lois instaurant les conventions collectives, la semaine de 40 heures sans diminution de salaire et les congés payés. Ces deux dernières mesures faisaient partie des revendications de la CGT depuis la fin des années 20. A gauche, Léon Blum est l'un des seuls dirigeants politiques, avec Léo Lagrange, à insister depuis longtemps sur la nécessité d'accorder deux semaines de congés payés aux travailleurs. Il écrivait ainsi en 1919 : "Je ne crois pas que ni la révolution sociale, ni l'état intermédiaire qui la prépare et en rapprochera le moment, doivent avoir uniquement pour objet de procurer au prolétariat un bien-être matériel. Le prolétariat, qui est la force agissante du monde par son travail, a droit, si je puis dire, à toutes les fleurs que ce travail fait naître, à toutes les jouissances de la culture, à toutes les jouissances de l'art. C'est un problème capital."
- 2 juillet : La scolarité obligatoire est prolongée jusqu'à 14 ans.
- 14 juillet : Une pièce de Romain Rolland, le Quatorze-Juillet, est représentée sur la scène du théâtre de l'Alhambra à Paris. Parmi les acteurs, des professionnels, dont quelques sociétaires de la Comédie française, et surtout une centaine d'amateurs venus des clubs de théâtre ouvrier. Picasso signe le rideau de scène et s'engage ainsi pour la première fois publiquement. Dans la salle, le gouvernement emmené par Léon Blum, côtoie un public dense, qui reprend en choeur, poings levés, Marseillaise et Internationale. Cet exemple symbolise une politique culturelle qui reçoit officiellement le soutien de l'Etat, exprime l'engagement d'artistes en faveur du Front Populaire, traduit l'éclosion culturelle populaire de cet été 1936. Dans le même temps, les premiers ouvriers bénéficiant des congés payés partent en vacances, à vélo ou en train, grâce à des tarifs réduits dans les chemins de fer, campant ou fréquentant les auberges de jeunesse, découvrant pour certains une mer qu'ils ne connaissaient pas, profitant de loisirs auxquels jusqu'alors ils n'avaient pas droit. Un article publié alors dans l'hebdomadaire Vendredi résume cette politique culturelle : "Ouvrons les portes de la culture, brisons la muraille qui entourait, comme un beau parc interdit aux pauvres gens, une culture réservée à une élite de privilégiés !"
- 17 juillet : En Espagne, le général Franco lance un pronunciamiento contre le gouvernement républicain, dirigé par un Front Populaire depuis janvier 1936. La guerre d'Espagne commence, opposant droite conservatrice, armée et église catholique à une population essentiellement urbaine mobilisée contre le fascisme espagnol. Conformément à des accords de défense préexistants, le premier ministre espagnol José Giral vient à Paris le 20 juillet, rencontre Léon Blum, et lui demande de fournir du matériel militaire à la République espagnole. Blum accepte après avoir obtenu l'accord des ministres radicaux de la Défense et des Affaires étrangères. Cette livraison d'armes est annoncée dans la presse et provoque une violente polémique. Les radicaux, qui souhaitaient que soit maintenu le secret, exigent l'arrêt de toute aide militaire officielle aux républicains d'Espagne.
- 24 juillet : Une loi réforme le statut de la Banque de France. Le pouvoir du conseil de direction, composé des deux cents principaux actionnaires de la banque, "les 200 familles", est limité. Le gouvernement applique son programme. Mais il tente ainsi d'éviter que ne se reproduise une spéculation organisée contre le gouvernement de gauche, "le mur d'argent", qui avait provoqué en juillet 1926 la chute du Cartel des Gauches.
- 8 août : Léon Blum propose aux puissances européennes un pacte de non-intervention en Espagne. Après un voyage à Londres il a constaté la réticence de la Grande-Bretagne à toute action publique dans le conflit espagnol. L'Italie de Mussolini et l'Allemagne d'Hitler soutiennent Franco et commencent à envoyer des hommes et du matériel. La France serait donc isolée aux côtés des républicains. Léon Blum cherche à empêcher une internationalisation du conflit. Cet accord de non-intervention est violemment critiqué par les communistes qui demandent "des canons et des avions pour l'Espagne". L'accord, à peine signé, est violé par l'Allemagne et l'Italie. Rapidement la France fait de même, en envoyant secrètement du matériel au-delà des Pyrénées. Blum reviendra en octobre 1945 sur l'attitude de la France, en écrivant dans Le Populaire : "Nous avons organisé presque officiellement la contrebande".
- 11 et 15 août : Les industries d'armement sont nationalisées. Une loi crée l'Office National Interprofessionnel du Blé, garantissant ainsi un cours minimal aux agriculteurs victimes de la forte chute des prix.
- 6 septembre : Devant des militants socialistes, lors d'un meeting à Luna Park, Léon Blum s'explique sur la non-intervention officielle du gouvernement : "Trois mois d'exercice du pouvoir auraient-ils fait de moi un homme autre que celui que vous connaissez depuis tant d'années ? Vous savez bien que je n'ai pas changé et que je suis toujours le même. Est-ce que vous croyez qu'il y a un seul de vos sentiments que je n'éprouve pas et que je ne comprenne pas ? [...] vous voudriez que les livraisons d'armes puissent être faites au profit du gouvernement espagnol [...] mais n'espérez pas que l'on puisse assister les uns sans qu'on n'assiste pas contre les autres ! [...] Demandez-vous qui peut s'assurer l'avantage dans une telle concurrence ! Une fois la concurrence des armements installée sur le sol espagnol, quelles peuvent être les conséquences pour l'Europe entière dans la situation d'aujourd'hui ?" En dehors de la SFIO, les communistes continuent leur campagne de dénonciation de la politique de la France.
- 29 septembre : Face à l'hostilité des milieux d'affaires et à une importante fuite de capitaux à l'étranger, le gouvernement est contraint à la dévaluation du franc.
- 18 novembre : Le ministre de l'intérieur Roger Salengro se suicide. Socialiste, maire de Lille, il est victime depuis le mois de septembre d'une campagne mensongère menée par la presse de droite et relayée sur les bancs du parlement. En 1915 en effet, à la suite de l'ordre d'un officier, Salengro est envoyé en mission derrières les lignes allemandes. Accusé de désertion, il est alors traduit en conseil de guerre, et acquitté, fait suffisamment rare à l'époque pour prouver son innocence sans le moindre doute possible. En 1936 cet épisode est réécrit et réinterprété. Roger Salengro est accusé de trahison. A travers lui, c'est l'ensemble du gouvernement qui est visé. Ces calomnies sont contemporaines d'attaques antisémites dirigées contre Léon Blum. Ce dernier prend la parole lors des obsèques de Roger Salengro, le 22 novembre : "Voilà trois mois que j'ai senti le venin opérer, jour à jour. [...] Il n'y a pas d'antidote contre le poison de la calomnie. Une fois versé, il continue d'agir, quoi qu'on fasse, dans le cerveau des indifférents, des "hommes de la rue", comme dans le coeur de la victime. Il pervertit l'opinion. Car depuis que s'est propagée chez nous la presse de scandale, vous sentez se développer dans l'opinion un goût du scandale. Tous les bruits infamants sont soigneusement recueillis et avidement colportés. On juge superflu de vérifier, de contrôler, en dépit de l'absurdité, parfois criante. On écoute et on répète, sans se rendre compte que la curiosité et le bavardage touchent de bien près à la médisance, que la médisance touche de bien près à la calomnie, et que celui qui publie ainsi la calomnie devient un complice involontaire du calomniateur. [...] Je n'incrimine aucun parti politique organisé, mais les clans, les bandes, les hommes, les journaux qui, contre les adversaires, jugent tous les moyens bons et tous les coups réguliers. Il s'agit pour eux d'abattre tel ou tel homme, ou bien à travers tel ou tel homme, d'atteindre tel ou tel parti, d'atteindre les institutions et le régime républicain. Seul le résultat compte, et s'il ne peut être utilement obtenu que par le mensonge et la calomnie, va pour le mensonge et pour la calomnie. Si un homme est déshonoré, chemin faisant, tant mieux. Si un homme souffre et meurt, tant pis. La fin justifiera les moyens."
- 5 décembre : A la suite d'une interpellation du député communiste Gabriel Péri à la Chambre, sur la question espagnole, Léon Blum engage la responsabilité de son gouvernement. Les élus du PC s'abstiennent. Pour la seule et unique fois de l'histoire parlementaire du Front Populaire, socialistes et communistes votent alors séparément.
- 31 décembre : Revenant sur ses quelques mois passés à Matignon, Léon Blum dresse, à l'occasion d'un message radiodiffusé, un premier bilan de la politique menée par le Front Populaire : "Il est revenu un goût de l'espoir, un goût du travail, un goût de la vie. La France a une autre mine et un autre air. Le sang court plus vite dans un corps rajeuni. Tout fait sentir qu'en France la condition humaine s'est relevée. La revalorisation des produits agricoles et l'établissement de conditions de travail nouvelles ont rehaussé, non seulement le bien-être, mais la dignité du paysan et de l'ouvrier. De nouveaux rapports sociaux s'établissent ; un ordre nouveau s'élabore. On aperçoit que l'équité, l'égalité, la liberté, ont par elles-mêmes quelque chose de bienfaisant, de salutaire. [...] Cette poussée de délivrance, il fallait l'exécuter au moment précis où la souveraineté populaire venait de s'exprimer avec tant de force, où chacun de nous s'en trouvait encore tout fraîchement imprégné. Pour insuffler ainsi une première bouffée de vie dans un organisme économique et social qui périssait d'asphyxie, il nous a fallu vaincre de vive force bien des crispations superficielles, bien des anxiétés instinctives. Mais aujourd'hui, l'oxygène a pénétré dans le corps ; le corps peut recommencer à vivre, à vivre normalement, à respirer normalement."
1937
- 21 février : Face à une détérioration croissante de la situation financière due à l'hostilité des milieux d'affaires, Léon Blum annonce une pause dans les réformes sociales, pour tenter de rétablir la confiance.
- 24 mai : L'exposition internationale de Paris est inaugurée. Les pavillons français sont l'occasion de présenter un état d'une science que l'on veut accessible à tous.
- 21 juin : Léon Blum démissionne après avoir été mis en minorité au Sénat, suite à la défection d'élus radicaux. Le gouvernement y présentait un projet de loi demandant les pleins pouvoirs financiers, pour pouvoir notamment instaurer un contrôle des changes. Camille Chautemps, radical, constitue un gouvernement avec des ministres socialistes. La majorité de Front Populaire perdure, les communistes accordent en effet la confiance à ce cabinet.
- 31 août : La SNCF est créée.
1938
- 13 mars : A la suite de la démission du cabinet Chautemps, Léon Blum constitue un second gouvernement.
- 8 avril : Alors qu'il propose qu'une nouvelle loi lui confie les pleins pouvoirs financiers pour lutter contre la fuite de capitaux à l'étranger et accélérer le réarmement de la France en lançant un emprunt de la Défense nationale, Léon Blum est de nouveau mis en minorité au Sénat. Cette ultime priorité accordée à la Défense nationale symbolise la légèreté des critiques formulées contre le Front Populaire par le régime de Vichy et la droite l'accusant d'avoir désarmé la France.
- 10 avril : Edouard Daladier devient Président du conseil. Les socialistes sont absents d'un gouvernement ouvert à des élus du centre-droit. Si le Front Populaire continue parfois à exister par des votes communs à la Chambre, le gouvernement n'en est plus l'expression. A partir de cette date des déclarations ministérielles et des mesures législatives, prises grâce à une alliance des radicaux et de la droite, témoignent progressivement de la rupture avec la période antérieure.
- 21 août : Edouard Daladier affirme qu'il "faut remettre la France au travail". Une semaine plus tard, un décret rend obligatoire les heures supplémentaires dans les usines travaillant pour la Défense nationale. Même partiellement, c'est une des principales mesures prise par le Front Populaire, la loi abaissant la durée hebdomadaire du travail à quarante heures, qui est ainsi remise en cause.
- 29 septembre : La France, le Royaume-Uni, l'Italie et l'Allemagne, signent les accords de Munich. Les démocraties reconnaissent donc le dépeçage de la Tchécoslovaquie par l'Allemagne hitlérienne. A son retour à Paris, Daladier est acclamé comme le sauveur de la paix. "Quoi qu'il advienne, les conséquences iront loin, en Europe et en France. La guerre est probablement évitée. Mais dans des conditions telles que moi, qui n'ai cessé de lutter pour la paix, qui depuis des années lui avais fait le sacrifice de ma vie, je n'en puis éprouver de joie et que je me sens partagé entre un lâche soulagement et la honte", note Léon Blum dans Le Populaire, avant de plaider contre une ratification du traité par la Chambre, lors d'une réunion du groupe des députés socialistes.
- 27 octobre : Lors de son congrès de Marseille, le Parti Radical se retire du Front Populaire et se rallie officiellement à une stratégie d'Union Nationale. Le Parti Communiste est dénoncé comme responsable de l'éclatement du Rassemblement de la Gauche. Lors de la dernière réunion du Comité National du Rassemblement Populaire, le 10 novembre, les radicaux lisent une déclaration et quittent la salle.
- 6 novembre : A l'occasion d'une élection législative partielle, Paul Faure, secrétaire général de la SFIO, est élu député de Saône-et-Loire avec l'appui des voix communistes et contre un candidat de droite soutenu par le Parti Radical. Ce scrutin symbolise la fin du volet électoral de l'accord de Rassemblement Populaire.
- 12 novembre : Ministre des Finances du gouvernement Daladier, depuis le 1 novembre, Paul Reynaud, élu de droite, déclare : "Nous vivons en régime capitaliste [...] il faut obéir à ses lois." Le lendemain, la semaine de 48 heures est rétablie partiellement.
- 30 novembre : En réaction aux mesures gouvernementales, la CGT lance un mot d'ordre de grève général. Le gouvernement soutien le patronat pour briser la grève et sanctionner les grévistes par des licenciements. Des fonctionnaires sont révoqués. Définitivement, le Front Populaire est mort. La rue de 1938 ne dispose plus de l'écho de Léon Blum pour être reconnue.
Document réalisé par Stéphane NISSANT, agrégé de l'Université, pour la Commission Histoire et mémoire du parti
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